G est revenu... Je ne l'appellerai plus "Chéri". Je me demande à quel point ce sobriquet donné ici, en référence à Colette, ne nous a pas porté la poisse.
G est revenu mais... ma confiance en lui est loin d'être à son maximum. Il y a "l'autre" entre nous. Il n'en a pas effacé les traces, bien que je le lui ai explicitement demandé, et je ne peux m'empêcher de me dire que, s'il a besoin de garder ses "souvenirs", c'est qu'il n'est pas si fiable que cela. Il sait que cela me fait mal. Il sait que ce n'est pas pour moi acceptable. Il persiste à l'ignorer et à n'en faire qu'à sa tête. Et moi, je me blinde. Les défenses installées durant son mois et demi d'absence sont encore bien solides. Bien sûr, les choses "se passent bien". Il est tendre, prévenant, aimant... et jaloux. Or, sa jalousie est injuste. D'autant que je fais taire la mienne. A vrai dire, je ne suis pas jalouse de cette fille. Je veux juste pouvoir oublier qu'il l'a tenue dans ses bras, qu'il lui a destiné des caresses qu'il n'offrait qu'à moi, qu'il lui a dit des mots qu'il ne disait qu'à moi, je veux juste pouvoir tirer un trait sur cette histoire. Et il ne me le permet pas. Sa collectionnite ne me le permet pas, sa jalousie ne me le permet pas. Car, à chaque fois qu'il glisse une allusion sur mes possibles infidélités, je ne peux que me rappeler la certitude que j'ai d'avoir été trompée et quittée pour elle. Car, même si elle n'était qu'un "incident déclencheur", sans elle, il ne serait pas parti.
Il aurait été plus facile, sans doute, de commencer une toute nouvelle histoire. Ailleurs. Dans d'autres bras. Une histoire dénuée de ce poids, de ces choses dont il faut guérir. Recommencer avec lui est un pari dont je mesure les risques. Je ne suis plus l'amoureuse transie que j'étais. Je ne suis plus prête à tout donner. Je suis en période de test. Et il est en train d'en rater certains. Et non des moindres. Je ne lui mets pas la pression. Je ne lui fais pas de scène. J'ai posé mes conditions. Il ne les remplit pas. Et plus le temps passe et plus il prend le risque que je me détache.
Premier Noël sans elle... Premier Noël sans cadeau pour elle, sans l'embrasser. Premier Noël dans l'absence. La seule, la véritable absence, ce sera la sienne.
Et, quelque part, je suis heureuse d'affronter cette absence sans G. Je serai seule avec elle. Avec son souvenir. J'irai seule sur sa tombe, tout à l'heure, en passant par Angers. J'aurai le droit de pleurer. Le droit de déposer quelques fleurs sur la pierre. Le droit de lui parler. De lui dire qu'elle me manque. Terriblement.
L'être qui vous a élevé est le seul qui vous soit indispensable. Le seul que l'on continue à aimer. Malgré la perte. Définitive. Malgré les années qui s'écouleront. L'amour sera toujours là. Et le vide. A la place qu'elle occupait.
Je la fais parler en moi. Durant toutes ces semaines sans G, je l'entendais me dire: "Bouh, S'il ne se rend pas compte de sa connerie, c'est que c'est un con, et tu ne vas tout de même pas pleurer pour un con!". Et là, alors que les "choses" redémarrent timidement, elle m'aurait dit: "Il veut passer le 31 avec ses copains? Bin laisse-le faire et si tu rencontres quelqu'un à la soirée et bin tant pis pour lui!" Et elle aurait eu raison.
Elle était d'un pragmatisme totalement dénué du moindre romantisme. Le romantisme l'emmerdait d'ailleurs profondément. Sauf en littérature... Quoique... Je me demande si ce qui la réjouissait le plus, dans le fond, c'était de trouver dans les livres qu'elle lisait la confirmation que les histoires d'amour finissent toujours mal. Et la sienne avait mal terminé. C'est le moins qu'on puisse dire.
J'ai souvent l'impression d'avoir été sa seule histoire d'amour qui se soit bien terminée. Enfin bien... Nous avons eu nos querelles, nos dissensions, j'ai souvent eu besoin de la fuir pour grandir mais je n'ai jamais cessé de l'aimer. Elle le savait. Nous le savions toutes deux. Sa violence d'autrefois, sa possessivité, son besoin terrible de me réduire en miettes n'étaient que le fruit d'un amour passionné pour la petite fille qu'elle avait recueillie. Et le reflet de sa peur de me perdre. Il nous a fallu des années pour guérir de tout cela et pour pouvoir nous dire enfin je t'aime. Je me souviendrai toute ma vie de cet après-midi à Créteil. Quelques heures avant son départ. Nous avions "parlé". Elle avait enfin accepté d'abaisser ses défenses. Enfin accepté de reconnaître sa violence passée et ses erreurs. Après cela, nos relations étaient devenues plus fortes. Plus vraies. Je n'avais plus peur de l'aimer. Plus peur qu'elle me "capte" encore par ses colères et ses mots blessants. Elle n'en avait plus eu d'ailleurs. Ou très peu. Comme une vieille habitude du passé qu'elle avait du mal à faire taire.
Ma grand-mère était, par certains côtés, un monstre. Mais elle était le monstre sacré de mon enfance. Elle était celle qui avait toujours été là, pour moi. Avec sa façon bourrue à elle de consoler les peines. De panser les blessures du corps comme celles de l'âme.
Je crois qu'elle admirait, dans le fond, ma capacité à prendre les risques qu'elle n'avait pas su prendre. Elle avait renoncé à l'amour pour se cacher de la souffrance. Et elle savait que c'était lâche. Elle en parlait à la fin. Comme d'une erreur.
Etrangement, avec ses 86 ans et son manque d'éducation, elle n'a jamais jugé ma relation avec G. Je ne l'ai jamais entendue émettre la moindre idiotie sur notre différence d'âge. Elle ne s'inquiétait pas pour moi. Elle me savait assez forte pour encaisser. Et elle avait raison. Durant l'absence de G, j'ai découvert que je n'était pas dépendante de lui. Que je pouvais vivre sans lui. Et bien. Que je pouvais rire. Rencontrer d'autres hommes. Vivre ma vie.
Et, depuis qu'elle est partie, je sais que je peux vivre sans elle. A condition de la garder en moi. Comme un repère. Elle m'a transmis beaucoup de choses. Certaines sont lourdes à porter et je m'en serais bien passé. D'autres sont belles. Mais tout cela fait partie de moi. Pour toujours. Elle est toujours là. En moi. Elle vit. Elle continue de parler. De laisser tomber ses sentences que je rejette, parfois, mais qui me font du bien, souvent.
Et, le soir de Noël, je crois que je la verrai, là où elle s'est tenue cet été, au bout de la table. Il n'y aura plus le fil qui la reliait à la bouteille d'oxygène. Elle aura mis sa jolie robe rouge, celle avec laquelle nous l'avons enterrée. Elle aura fait sa "mise en plis". Elle n'aura plus mal. Elle ne se contentera pas de sourire. Je n'aimerais pas qu'elle soit devenue aussi béate. Elle fera sans doute un peu la tronche devant l'état d'ébriété de certains. Elle trouvera qu'il y a trop de cadeaux. Qu'autant est absurde. Je crois que maman la verra aussi. Dans la même robe. A la même place.
Et que nous lui sourirons.
G a encore peur. De lui, de moi, de nous. Et je n'y peux pas grand chose. C'est à lui de soigner sa peur. A lui de l'affronter. S'il le désire. A lui de la vaincre. Pour peu qu'il en ait envie.
Un mois aujourd'hui. Et je m'y fais. Je n'ai rien choisi. Rien décidé. Mais c'est ainsi. Pas d'autre choix que d'accepter. Non pas les circonstances. Non pas les contingences. Mais l'éloignement. Et la fin. D'une histoire. De cette histoire.
Accepter que l'autre prenne la décision pour vous. Qu'il s'accroche à l'idée que c'était mieux pour deux. Accepter de le voir fuir. Accepter de le voir lâche. Accepter de renoncer à ce que l'on croyait de lui. Accepter de le découvrir faible. Hanté de tant de peurs.
Accepter que tout cela me grandit. Malgré tout.
Accepter que les mois passés ne sont pas exempts d'erreurs. Que le quotidien bouffe tout. Chacun enfermé dans son angoisse. De moins en moins de joies. De moins en moins de tout. Pesanteur quotidienne. Chacun s'appuie sur l'autre. Heure par heure. Et pèse.
Accepter d'être un miroir. De temps que l'on veut fuir. Accepter d'être jetée. Comme bébé. Avec l'eau du bain. Et n'être rien à l'autre.
Mais tout à soi.
J'ai reçu un magnifique cadeau la nuit dernière. Un homme m'a prouvé que l'on pouvait m'aimer sans que je n'ai besoin de donner en retour. Un amour totalement altruiste et désintéressé. Un homme qui s'offre à être là tout en sachant que je ne pourrai jamais répondre à ses sentiments. Et, grâce à lui, grâce à cet amour offert sans contrepartie, j'ai compris que je n'avais plus à être dans le don absolu de moi pour mériter l'amour d'un homme. Je n'ai plus à être éternellement généreuse, "pardonnante", indulgente, compréhensive. Je n'ai plus à TOUT accepter de l'autre en espérant qu'il m'accorde une parcelle de son amour.
J'ai compris que j'avais provoqué le comportement de G comme une mère trop indulgente pousse son enfant à repousser sans cesse les limites. Je l'ai entretenu dans son fantasme de toute puissance infantile. Voilà si longtemps qu'il cherchait à provoquer ma colère et qu'il ne l'obtenait que rarement, en différé, et pas forcément sur le bon motif. Et moi, je continuais de comprendre et de pardonner en le poussant à aller de plus en plus loin. Et il a fini par partir.
Et je me souviens que, dans mon enfance et même après, il en a toujours été ainsi avec maman et mamie. Je n'ai jamais eu droit à cet amour inconditionnel que cet homme m'a offert. J'ai toujours dû "prouver" que je méritais d'être aimée. Et j'ai continué. Parce que je ne savais pas faire autrement. Cela marchait avec mamie. C'est ce qu'elle attendait de moi. Cela repoussait ma mère. Et m'entraînait à aller toujours plus loin dans l'oubli de moi.
Je me perdais à force de me donner. Et ça ne servait à rien. Parce que ça ne sert jamais à rien. L'autre nous aime pour ce que nous sommes. Et l'on n'est plus qui l'on est à ce jeu-là. On y perd toute légèreté car tout se met à faire sens. On se met à vouloir ressembler à ce que l'on fantasme des désirs de l'autre. Et, finalement, à abandonner celle que l'on était et qui faisait qu'il aimait.
Il m'a fallu prendre beaucoup de coups pour en arriver là. A cette réconciliation avec moi-même. 39 ans de coups et blessures divers et variés. Ils étaient nécessaires, sans doute. J'aurais peut-être pu en éviter certains. Si j'avais voulu ouvrir les yeux plus tôt.
Mon père dit souvent qu'il n'y a pas pire attachement que l'attachement à ses propres névroses. Parce qu'elles nous ont si longtemps servi de protection. Si longtemps aidé à "tenir".
Maintenant, je vois se profiler l'aube d'une nouvelle vie. Cela me fait un peu peur. Comme si on venait d'enlever, pour la première fois, les stabilisateurs de mon vélo d'enfant. Mais je me sens bien. Libérée. Légère. En paix avec moi-même.
Peut-être pour la première fois.
G et moi avons parlé. Je l'ai vu perdu, "paumé", éprouvant encore des "sentiments" à mon égard. Le mot amour lui ayant même échappé à plusieurs reprises. Je pourrais y voir de l'espoir. L'espoir que "tout" recommence. Or, "tout" ne peut pas recommencer. Il est parti. Il a mis fin à notre histoire et elle ne peut ni "continuer" ni "reprendre". Nous deux à nouveau ensemble, ce serait forcément une nouvelle histoire. Avec de nouveaux personnages. Changés et grandis. Une histoire dont les protagonistes seraient deux adultes prêts l'un pour l'autre. L'ancienne histoire, celle des deux êtres un peu paumés qui se frôlent et se cherchent en se faisant parfois du mal, est morte.
Et puis, il y a "l'autre". L'autre dont je sens la présence. Il n'a pas parlé d'"aventure" mais de "rencontre". Et mon casque de moto emprunté et soi-disant maintenant volé. Et d'autres signes encore. Et je sais qu'il a sans doute besoin de cette autre histoire pour partir. Pour oublier. Balayer quatre ans et demi de vie. Ensemble. Quoiqu'il en dise.
Et le pire, c'est que je l'admets.
Hier soir, il a dit que la peur de s'engager aurait été moins forte avec une fille de 25 ans. Et il est parti avec une fille de 25 ans. Une fille qui est l'opposée de ce que je suis. Avec elle, il peut avoir une histoire "normale", coulée dans le moule social. Une histoire qui rassurera amis et famille. Une histoire qu'il n'aura plus à défendre.
Et le pire, c'est que je comprends.
Je comprends que je l'aime. Encore. Assez pour comprendre qu'il se perdait dans notre relation. Assez pour comprendre qu'il a besoin de se retrouver. Assez pour le laisser libre. C'est sans doute la plus belle preuve d'amour que je puisse lui donner. Comprendre et ne rien exiger.
Mes ami(e)s ont du mal à comprendre que je ne sois pas plus en colère. Après tout "IL" m'a trompée, trahie, déçue, manqué de respect, insultée et surtout, il s'est comporté exactement comme il avait toujours juré de ne jamais se comporter. Le tout en étant persuadé d'avoir "pris la bonne décision" et "fait ce qu'il fallait faire". Personne ne comprend que je passe mon temps à analyser mes erreurs plutôt qu'à le honnir. Et que je lui trouve des excuses les met en rage.
Mais justement, là est la clé de ma reconstruction. Le haïr et lui témoigner de la colère ne ferait que retarder le processus. La colère serait, dans mon cas, totalement improductive. Mon ami B (que j'ai appelé G, comme par hasard et merci les lapsus calami) me l'a bien dit: prendre de la distance. Etudier non pas le pourquoi mais le comment. Silence et introspection. Or, la colère est tout sauf du silence ou de l'introspection.
La colère n'est que du bruit. Elle soulage, sans doute, sur le moment. Mais ce n'est qu'illusion. Je dois changer. Pour moi. Evoluer. Etre en colère, ce serait tenter de LE faire changer. Tenter de LUI faire comprendre. Ce serait, une fois de plus, tourner mes pensées et mon énergie vers lui. Or, qu'il "change", qu'il "évolue" dépend de lui. De son analyse. De sa décision. Il est libre de n'en rien faire. Libre de continuer sur le même mode. A lui de décider de ce qu'il se doit.
A moi de décider de ce que je me dois. A moi de décider de celle que je veux être. Et, finalement, j'ai déjà les réponses à ces questions. Je sais qui je suis. Et ce que je vaux. Je sais que l'on ne reste pas avec un homme parce que l'on a besoin de lui mais parce que l'on est bien avec lui. Je sais qu'aucun homme ne peut combler mes manques. Que c'est à moi de le faire.
Et je sais que je suis assez forte pour cela.